Le 90ème anniversaire de la naissance d’Andreï Sakharov, ce brillant scientifique, humaniste et personnalité; publique du 20ème siècle et membre de l’Académie, est célébré en Russie le 21 mai. Sakharov, prix Nobel, grand physicien et militant des droits de l’homme, a marqué de sa personnalité toute l’histoire russe et mondiale. Son nom est devenu synonyme de responsabilité que le scientifique assume face aux conséquences de ses travaux. C’est en même temps un symbole de lutte pour la liberté qui est une valeur humaine primordiale.

 

Que signifie la figure de ce grand penseur pour le monde d’aujourd’hui et pour les milieux officiels, scientifiques et culturels russes? C’est à cette problématique qu’est consacrée la conférence internationale «Andreï Sakharov : angoisses et espoirs – 2011» qui se déroulent ces jours-ci à Moscou en présence de scientifiques, de personnalités publiques et de politiques russes et étrangers. Comme l’a noté l’ombudsman russe Vladimir Loukine, les repères moraux que défendait Sakharov reste d’actualité pour l’époque soviétique et pour nos jours.

 

Sa figure est unique parce que géniale et multiple. C’était un grand penseur dans le domaine politique et social qui était de surcroît un militant des droits de l’homme. Il les défendaient à pied ferme, avec abnégation, en s’exposant à des risques énormes. Ce faisant, il préconisait une vision de synthèse dépourvue de tout fanatisme. C’était, avant tout, un scientifique qui était à l’écoute des autres et en faisait les conclusions qui s’imposaient.

 

Andreï Sakharov, un des «pères» de la bombe à hydrogène, préconisait à partir du milieu du dernier siècle l’arrêt des essais nucléaires, l’abolition de la peine de mort en URSS et s’élevait contre l’invasion de l’Afghanistan. Pour cette activité il s’est vu attribuer le prix Nobel de la paix. Par contre, chez lui le scientifique avait été privé de tous les titres et grades et envoyé en exil d’où il n’a pu revenir qu’avec le début de la perestroïka. Sakharov devient le député du peuple. Il profite des congrès pour monter à la tribune et dire tout ce qui s’était accumulé dans son cœur lors des années du silence forcé. Il préparait en outre sa version de Constitution et avait même envoyé son projet à Gorbatchev. Mais il n’a pas eu le temps d’attendre sa réponse. Sakharov est mort en 1989 foudroyé par une crise cardiaque. Thomas Hammarberg, Commissaire du Conseil de l’Europe pour les droits de l’homme estime qu’Andreï Sakharov était un ombudsman informel et le leader moral qui manque aujourd’hui à l’Europe.

 

«Je suis surpris de constater 22 ans après sa mort qu’il reste toujours une grande figure et que les thèmes qu’il avait soulevés demeurent d’actualité. Il défendait les droits des médias, évoquait la nécessité d’avoir accès à l’information. Bien de ces problèmes gardent toute leur actualité tant en Russie que dans nombre de pays européens».

 

Les idées d’Andreï Sakharov revêtent aujourd’hui un sens nouveau et sont de retour. C’est ainsi que Mikhaïl Fedotov, président du Conseil des droits de l’homme et de la société civile auprès du président de la Fédération de Russie a déclaré qu’en relisant les thèses d’Andreï Sakharov on a l’impression qu’il décrivait la modernité.

 

Dans ses œuvres on peut trouver bien des recommandations précises sur ce que nous devons faire aujourd’hui. Je voudrais en citer quelques-unes. Par exemple : «Des processus puissants et dangereux se déroulent dans le pays dans le contexte d’une catastrophe économique qui s’annonce et d’une exacerbation dramatique des rapports interethniques. Si nous continuons à aller au fil de l’eau en nous berçant d’illusion que tout finira de s’arranger pour le mieux, la tension qui s’accroît est capable de faire éclater notre société et les conséquences seraient tout ce qu’il y a de plus tragique». On a l’impression que ces paroles ne date que d’hier. Or, plus de 20ans nous en séparent. Pourtant, cela ne signifie pas que piétinons. Il nous faut renouer avec le développement contemporain et alors la modernisation et la démocratisation suivront.

 

Au cours des dernières années de vie de l’académicien il s’est surtout consacré à l’action sociale et politique ce qui ne diminuait en rien ses grandes réalisations scientifiques. En travaillant sur la création de l’arme thermonucléaire, Sakharov pensait que c’était nécessaire pour préserver l’équilibre dans le monde, tout en étant conscient de l’énorme danger de ce qu’il faisait. C’est à son initiative qu’a été conclu en 1963 le Traité de Moscou sur l’interdiction des essais nucléaires sous l’eau, dans l’atmosphère et dans l’espace signé par l’Union Soviétique, les États-Unis et la Grande Bretagne.

 

Mais on est au moins autant frappé par le don prémonitoire de Sakharov. Il a écrit en 1974 l’article «le monde dans cinquante ans» pour la revue américaine The Saturday Review. Il y a notamment prédit le développement d’internet. «D’ici cinquante ans, - écrivait-il, - je suppose la création d’un système informatique universel qui rendra accessible pour tous et à tout moment le contenu de n’importe quel livre et l’acquisition de références de toute nature. Les échanges d’information entre les pays et les individus ne seront plus entravés par aucune barrière». 15 ans plus tard, en 1899, l’année de la mort de l’humaniste, on voit naître l’idée de la toile universelle. Andreï Sakharov pensait que la division de l’humanité était un grand danger et n’avait de cesse de démontrer que seule une coopération basée sur l’égalité des droits, la transparence et le respect de l’individu permettra de préserver la civilisation. Comme nous le voyons aujourd’hui, ces idées du grand scientifique restent toujours d’actualité.