Les déchets stimulent l'action civique

Des volontaires retroussent leurs manches pour nettoyer l'énorme masse de déchets découverte par la fonte des neiges
Crédits photo : Itar-TASS
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L'été dernier, Nastia Vichniakova, une moscovite de 20 ans, a réalisé qu'elle ne pouvait plus supporter davantage la saleté du square devant son immeuble. « Les enfants jouaient à Tarzan au dessus d'un fossé où s'entassent des cartons détrempés et du verre brisé, raconte-t-elle. A proximité, pas une seule poubelle. Seuls les plus consciencieux emportent avec eux leurs déchets ». Nastia a essayé de nettoyer les lieux avec ses amis et s'est adressée à l'antenne de quartier du parti du pouvoir, Russie Unie, car elle ne savait pas où se procurer les outils nécessaires et un véhicule. Cependant, le parti a ignoré la requête. Elle s'est alors tournée vers Greenpeace. Les écologistes l'ont renvoyée vers le mouvement citoyen MBN (dont la traduction de l'acronyme signifie : « Marre des déchets »). Nastia a collé des petites annonces et réalisé des mailings via les réseaux sociaux. Les organisateurs de MBN ont informé l'administration municipale du lieu du ramassage, et sont parvenus à faire envoyer un véhicule pour chercher les ordures. L'association a fourni les sacs, les instruments de travail et les gants.

 

Au final, les volontaires ont ramassé en trois heures 230 sacs d'ordures, dont la moitié ont été triés en vue de leur recyclage. Dans de nombreux pays du monde, le tri et le recyclage sont la norme, mais en Russie, cela ne relève que de l'initiative privée de quelques enthousiastes courageux. MBN est le plus important mouvement du genre. En 2004, il rassemblait huit habitants de Saint-Pétersbourg. Actuellement, ce sont 50 coordinateurs et plusieurs milliers de volontaires dispersés dans 29 villes de Russie. MBN participe aux campagnes mondiales de volontariat Clean Up The World et Let’s Do It!

 

Onze personnes se sont rassemblées lors de la première opération massive de volontariat de la ville de Tcheliabinsk (Oural), organisée par un habitant, Viktor Tarassenko. C'était en 2009. En 2010, le groupe de Tcheliabinsk comptait déjà 500 personnes et 23 actions à son palmarès. « Au printemps nous avons planté des arbres conjointement avec le service de protection des forêts, avec lesquels nous avions lutté contre les incendies tout au long de l'été, se rappelle Viktor. On a aussi testé le système de gobelets en plastique contre une caution lors du festival Pump Battle. C'est une technologie nouvelle pour Tcheliabinsk ». En réalité, elle est nouvelle pour la Russie, où dix festivals ont recouru à ce système. Le spectateur n'a pas 36 solutions après avoir bu du thé dans un gobelet: soit il le jette, soit il le rapporte, le restitue et récupère une partie de l'argent versé, dans le cas présent dix roubles. Selon les données de MBN, 6 à 9 gobelets sur dix ont été rapportés lors des premiers festivals, ce qui leur a évité de finir à la poubelle.

 

Les événements de masse sont une bonne occasion de faire connaissance. Selon Viktor Tarassenko, les effectifs du groupe MBN local ont atteint 450 membres en un an grâce à la conjonction du nettoyage avec des loisirs en commun: visionnage de films en forêt la nuit, randonnées à cheval et à vélo. Pourtant, tout n'était pas gagné d'avance: l'administration de la ville à longtemps renvoyé Viktor d'un bureau à l'autre, avant que ne soit trouvé un terrain d'entente. Une histoire comparable s'est déroulée par la suite à Orenbourg.

 

Lioudmila Matveïeva, l’un des coordinateurs de MBN à Moscou, affirme n'avoir eu aucun problème pour s'entendre avec les autorités locales: les fonctionnaires sont d'accord pour fournir des véhicules ainsi que les outils de travail, et publient volontiers une annonce dans le journal local. Mais cela ne se produit que quand ils n'ont pas d'autre priorité, du type préparation d'une énième célébration ou d'une inspection. Quand ils préparent une fête, les fonctionnaires n'ont pas le cœur au nettoyage. Un autre problème est la conservation du résultat. Près de l'entrée de la forêt nettoyée par Nastia et ses camarades, aucun conteneur à ordures n'a jusqu'à présent été installé. En cause, la réticence de la municipalité à financer la collecte des déchets recueillis dans ce conteneur. Le problème pourrait être résolu en installant non pas un conteneur ordinaire, dont le contenu est condamné à finir au polygone, mais un conteneur de tri sélectif, dans lequel les véritables déchets sont séparés des matières de récupération. Alors que les citoyens doivent payer pour le traitement de leurs déchets dans le polygone, les ordures triées devraient se changer automatiquement en monnaie. Mais ce n'est pas le cas en Russie.

 

En triant leurs déchets, les foyers américains se voient chaque mois attribuer des points par leur compagnie de recyclage. Ces points peuvent être dépensés en parking, au restaurant ou au magasin. C'est gagnant-gagnant pour l'organisme de recyclage, le foyer et l'environnement. A Moscou, afin de pouvoir envoyer un camion récupérer des ordures déjà triées, l'organisme responsable doit être sûr qu'il en ramassera au moins 450 kilos. Sinon, ce n'est pas rentable.

 

Comment pratiquer le tri sélectif en Russie alors que nous vivons non pas dans des pavillons, mais dans des immeubles ? En 2008, un projet de Greenpeace a subi un échec: la municipalité avait dépensé 40 millions de roubles pour des conteneurs multicolores, mais a oublié qu'il fallait régulièrement les vider.

 

A titre d'expérience, le mouvement MBN a installé dans les cours d'immeubles de Saint-Pétersbourg des conteneurs pour le tri sélectif (14-16 mètres cube). Quand les concierges les appelaient, les volontaires arrivaient pour évacuer les ordures. De nombreux habitants s'étaient même habitués à trier les déchets destinés à ce conteneur régulièrement vidé. Mais dans le contexte financier et juridique actuel, les éboueurs ne reçoivent qu'un demi-pourcent du budget total, et les habitants n'ont rien à gagner à ce projet.

 

En réalité, les initiatives venues de la base, de gens qui achètent eux-mêmes les sacs et les gants, et louent des voitures pour nettoyer leur parc, se sont avérées plus efficaces que les schémas de ramassage élaborés par des administrateurs qui n'avaient jamais mis les mains dans le cambouis.

 

Il est déprimant de constater qu'en Russie, des gens qui possèdent pourtant les mêmes objectifs sont incapables de s'entendre. Par exemple, en organisant une table ronde sur le tri sélectif pour les hôtels, MBN s'est vu expliquer que certains hôtels le pratiquaient déjà, en raison de leurs règlements internes. Toutefois, il leur est impossible de se débarrasser des détritus triés, car la compagnie de collecte ne se charge pas de volumes si modestes. Les hôtels auraient tout intérêt à s'unir, mais une réflexion aurait été nécessaire, ainsi qu'une initiative extérieure.

 

Les groupes d'initiative de MBN, nés au départ d’unions de volontaires qui se chargeaient de réaliser des tâches pratiques ciblées, ne se considèrent pas comme un mouvement politique. Mais c'est désormais clair: afin de consolider le résultat obtenu, le nettoyage ne suffit pas. Il faut un contrôle citoyen sur l'efficacité des actions des autorités. Selon le fondateur et leader de MBN Denis Stark, l'absence de feedback de la société vers le pouvoir mène au gaspillage de fonds budgétaires dans des projets inutiles :

 

« Le pouvoir n'est pas prêt à enfreindre le principe de la « verticale » du pouvoir et redoute la concurrence politique. Il est conscient de la nécessité d'introduire des programmes de mode de vie sain, de protection sociale, mais par inertie il invente des « initiatives » sans fondement pratique dont la coordination est imposée de haut en bas, suite à quoi elles se dessèchent logiquement jusqu'à la racine. Nous considérons que les réseaux de groupes d'initiative, créés afin de résoudre des tâches concrètes, constituent une voie de sortie de cette situation. Ils peuvent exprimer la position de la société sur telle ou telle question, contrôler les actions des fonctionnaires sur le terrain. Ces groupes ne sont pas une force politique, et n'ont pas de leader unique. Ils sont constitués de citoyens consciencieux, qui se vouent une confiance mutuelle, comprennent leurs objectifs et savent défendre leurs droits. Ce n'est pas un changement révolutionnaire mais évolutionnaire, qui a dépassé le stade de la potentialité : il se déroule depuis plusieurs années sous les yeux des observateurs ».


Une association peut servir d'intermédiaire entre les cercles d'affaires et le pouvoir, intégrer les entreprises aux initiatives sociales, et les convaincre de la nécessité d'une production plus écologique. MBN possède simultanément plusieurs axes d'activité: collecte sélective des poubelles et des éco-conteneurs; tables rondes et séminaires pour les personnes intéressées; événements corporatifs écologiques, permettant de prendre conscience dans les actes, et pas seulement dans les mots, de la responsabilité sociale des entreprises dans le ramassage conjoint des ordures ou la plantation d’arbres. Tous ces axes d'activité pourraient à terme rapporter un bénéfice. Et tous sans exception partent d'un même sentiment du public : le dégoût de la saleté dans les endroits où les gens veulent vivre, travailler, élever leurs enfants et se reposer.

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