« Le Goulag est essentiel à ma constitution intellectuelle »

20 juillet 2010 RBTH, Veronika Dorman
Olivier Rolin avait déjà pris le Transsibérien lors de son premier<br>voyage en Russie, en 1986, jusqu’à Khabarovsk.<br>Crédits photo : Tadeuzs Kluba
Olivier Rolin avait déjà pris le Transsibérien lors de son premier
voyage en Russie, en 1986, jusqu’à Khabarovsk.
Crédits photo : Tadeuzs Kluba
La Russie et vous, c’est une vielle histoire…

Elle a commencé il y a 25 ans. En 1985, un éditeur a décidé de m’envoyer en Russie pour en tirer un livre (En Russie, Quai Voltaire 1987). C’était encore l’Union soviétique, un pays que l’on connaissait mal. J’ai appris le russe sur le pouce, juste de quoi me débrouiller. Je suis parti deux fois, seul, d’abord en hiver : Leningrad, Moscou, le Transsibérien. Puis en été, autour de la mer Noire. Je voulais voir de quoi était fait le quotidien des Russes.

Ce n’était que la première de vos innombrables aventures russes ?

Je n’ai jamais cessé de revenir depuis. À Leningrad pour une revue ; à la fac d’Irkoutsk, pour animer un séminaire sur la poésie française ; à Tomsk pour parler de Port-Soudan. Puis Vladivostok, le Kamtchatka, Magadan pour voir l’endroit où l’on débarquait les déportés de la Kolyma. J’ai passé une quinzaine de jours dans le grand nord, dans l’estuaire du fleuve Khatanga, pour écrire une série pour Le Monde sur un type qui extrayait des mammouths de la glace. C’est la Sibérie qui m’a toujours fasciné le plus, ses terrae incognitae, et la charge de douleur qu’elle porte.

Justement, que représente pour vous, ancien révolutionnaire de la gauche radicale, le Goulag ?

Si je suis allé à Magadan, c’est parce que j’avais lu Chalamov et Evguenia Ginzbourg. Pour moi, le Goulag est une des grandes bornes tragiques du XXème siècle. Même si je suis français, c’est mon histoire. Dans ma jeunesse j’ai été très révolutionnaire, sous la forme un peu absurde du maoïsme. Nous étions beaucoup dans ces mouvements, mais nombreux aussi à nous désengager. Nous nous sommes auto-dissous en 1973, et c’est ce qu’on a fait de mieux, à peu près à l’époque de la parution en Europe de l’Archipel du Goulag. Notre raison première était notre désenchantement, nous devenions crétins en demeurant des militants fanatiques. Ce constat a coïncidé avec le surgissement massif du Goulag sur la scène intellectuelle française. J’ai engagé alors une réflexion un peu mélancolique sur la révolution en général, russe mais aussi française, ce qu’il y avait de grand et de sinistre dans son histoire, à partir de mon expérience personnelle et de Soljenitsyne. Le Goulag est essentiel à ma constitution intellectuelle.

Quelle est votre relation à la littérature russe ?

Olivier Rolin, le mot au poing

Né le 17 mai 1947 à Boulogne-Billancourt, Olivier Rolin a passé son enfance au Sénégal. Diplômé de philosophie et littérature, normalien, il a été membre dirigeant de la Gauche prolétarienne et chef de sa branche armée, la Nouvelle Résistance populaire. Grand voyageur, il est surtout écrivain et essayiste, journaliste à ses heures perdues, et éditeur de longue date aux éditions du Seuil. Son quatrième roman, Port-Soudan (Seuil 1997) a remporté le prix Femina, mais son plus grand succès à ce jour reste Tigre en papier (Seuil 2002), où il revient sur ses rêves et désenchantements de jeune révolutionnaire. Il vient de publier Bakou, derniers jours (Seuil).

Je ne connais pas très bien la littérature contemporaine. Sauf 
Pelevine, que je suis très fier d’avoir publié. La mitrailleuse d’argile (Seuil, 1997) est un très grand livre qui a eu beaucoup d’éclat. L’auteur que j’aime vraiment, que j’aurais aimé rencontrer, c’est Tchékhov. Les grands écrivains russes sont parfois effrayants. Je n’ai jamais eu une envie folle de discuter avec Dostoïevski. Tolstoï est terrifiant à sa façon. Les grands Russes parlent souvent du peuple, mais ils en étaient assez éloignés. Alors que pour Tchékhov, le peuple n’est pas une abstraction.

Vous dirigez depuis un an un programme littéraire en Russie…

« Aimer la littérature ». Avec l’aide du Centre culturel, tous le deux mois, pendant une semaine, à Moscou, Saint-Pétersbourg et Ekaterinbourg, je présente un écrivain français, qui lit et commente un écrivain qu’il aime dans la littérature française. Emmanuel Carrère a lu Romain Gary, Pierre Michon à présenté Victor Hugo, Jean-Christophe Bailly a lu des poètes modernes. J’avais moi-même essuyé les plâtres en lisant des textes de Chateaubriand.

Vous venez de recevoir le prix Paul Morand de l’Académie française, vous y attendiez-vous ?

Je l’ai appris en me réveillant à Oulan-Oude. J’étais stupéfait. Au-delà de l’aspect matériel (45 000 euros), c’est un honneur. Je ne vais pas faire de fausse modestie. Que des gens reconnaissent votre travail, c’est extrêmement flatteur. Mais comme a dit Dominique Fernandez, je me suis toujours moqué de l’Académie française. C’est vrai. Et je continuerai.

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