Nicolas Tchkhéidzé, d'origine géorgienne, s'est retrouvé propulsé, comme beaucoup à l'époque, dans la sphère politique durant les événements de la Première révolution russe des années 1905–1907. En 1907, il devient député de la Douma d’État, chambre basse du parlement de l'empire Russe.

Après l’échec de la révolution, Tchkhéidzé parvient à la conclusion que les mencheviks (qui constituaient avec les bolcheviks un seul et même parti social-démocrate jusqu'à leur scission en 1903) doivent se concentrer sur le travail parlementaire. Un des leaders des mencheviks écrit depuis Paris que « l’élu Tchkhéidzé est le marxiste le plus compétent du Caucase ». Grâce à ses vives attaques contre le régime tsariste d’une part et sa faculté à tisser des liens avec les parlementaires libéraux de l’autre, il se retrouve à la tête de la faction de mencheviks de la Douma.

« Une impression de solidité »

À l'époque de la Révolution de février, Tchkhéidzé se retrouve au cœur des événements, faisant partie des deux organes de pouvoir révolutionnaires apparus à l’époque. Il a participé aux travaux du comité temporaire de la Douma, qui annonce la nuit du 2 mars prendre les rênes du pouvoir, ainsi qu’à ceux du soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats de Petrograd (Petrosoviet). Ce dernier fut créé selon le modèle du soviet du temps de la révolution de 1905. Les ouvriers et les soldats de la garnison de Petrograd envoient au Petrosoviet, situé au palais de Tauride, le siège de la Douma, un délégué pour mille ouvriers ou une compagnie de soldats. Le comité exécutif de l’organisation, qui s’élargit rapidement à toute la Russie, choisit Tchkhéidzé, qui avait refusé d’entrer au gouvernement temporaire établi selon les bases du comité de la Douma. Selon le leader socialiste révolutionnaire Viktor Tchernov, Tchkhéidzé « est arrivé à la tête du soviet de Petrograd [car] il donnait une impression de solidité et de clarté politique ».

Durant les premières années de la révolution, Tchkhéidzé est un des leaders les plus demandés. « Il était appelé en permanence, soit au comité de la Douma, soit à une séance du Soviet, voire l’un après l’autre, et surtout appelé « par le peuple », par la foule, se tenant en permanence devant le palais de Tauride », se souvient le socialiste Nicolas Soukhanov. Il appela plus tard Tchkhéidzé « l'icône la plus sainte du palais de Tauride, il ne faisait pas de miracle, mais il n’ennuyait personne, il présidait, simplement ».

Progressivement, le Petrosoviet trouve un moyen de coopérer avec le gouvernement temporaire. On appela cette formule « donnant-donnant ». Le soviet accorde un soutien pour le gouvernement tant que celui-ci réalise les dispositions du programme des socialistes : s’efforcer d’instaurer la paix, préparer la réforme foncière et convoquer l’Assemblée constituante. Le Petrosoviet n’est alors guère apprécié au sein du gouvernement, et les membres du soviet le lui rendaient bien. Le pouvoir ainsi organisé fut appelé la pouvoir bicéphale, système notoirement instable à l’origine de crises permanentes.

Tchkhéidzé à l’écart de la révolution

Dans le même temps, la position de Tchkhéidzé en regard de la question cruciale de cette époque, la guerre, et du Petrosoviet qu’il dirige, est de se rapprocher de la conception du gouvernement et de conduire la défense de la « patrierévolutionnaire ». « Aujourd’hui, notre première tâche consiste à protéger la Russie libre et révolutionnaire de toute atteinte venant de l'intérieur, de forces contre-révolutionnaires, comme des prétentions venant de l’extérieur ». C’est le discours tenu par Tchkhéidzé le 3 avril à la gare de Finlande, lorsqu’il rencontre Vladimir Lénine de retour d’émigration. Le leader des bolcheviks réprouve catégoriquement les opinions du chef du comité exécutif du Petrosoviet, et, très rapidement après son retour, il met le cap sur la révolution socialiste, le transfert du pouvoir aux soviets et la fin imminente de la guerre.

Tchkhéidzé est persuadé que la Russie n'a pas encore dépassé la phase de développement bourgeoise et n'est pas encore prête pour la transformation socialiste, c'est pourquoi des représentants de la bourgeoisie devaient selon lui se retrouver dans les sphères du pouvoir, comme cela avait été le cas avec le gouvernement temporaire. Sous l'influence de ces idées, Tchkhéidzé annonce au printemps 1917 : « Seul Lénine restera à l’écart de la révolution, nous autres poursuivrons notre chemin ». Cependant, en septembre déjà, les bolcheviks reçoivent la majorité au Petrosoviet, et Tchkhéidzé est remplacé à son poste de dirigeant par Léon Trotski. Les bolcheviks mettent fin à la politique dite de « conciliation » avec la bourgeoisie, incarnée par le leader des mencheviks.

Tchkhéidzé n'accepte pas la révolution d'octobre des bolcheviks. Il retourne en Géorgie où il entre au gouvernement menchevik de la République démocratique de Géorgie, indépendante de Moscou. Cependant, celle-ci ne fait pas long feu, en 1921 une unité de l’Armée rouge entre en Géorgie. Il part alors pour la France, où il se suicide cinq ans après, se sachant condamné par la tuberculose.

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