Le premier émigré politique de la famille Romanov: la fuite du fils de Pierre le Grand

21 novembre 2016 Oleg Egorov
Il y a exactement 300 ans, le 21 novembre 1716, le tsarévitch Alexis, homme faible et éloigné des opinions et des réformes de son père, demanda l’asile politique en Autriche, mais fut contraint de rentrer en Russie, où il est mort en prison.

Le premier empereur russe Pierre le Grand est célèbre pour ses guerres, ses réformes radicales et la création de la nouvelle capitale, Saint-Pétersbourg, mais aussi pour son tempérament inflexible. Il travaillait d’arrache-pied, n’en exigeait pas moins de son entourage et ses colères étaient effrayantes : il pouvait faire battre ou ordonner l’exécution de ceux qui provoquaient son mécontentement. Tous craignaient de tomber en disgrâce aux yeux de l’empereur, jusqu’à sa propre famille.

Alexis Petrovitch Romanov, musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg. Crédit : RIA NovostiAlexis Petrovitch Romanov, musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg. Crédit : RIA Novosti

Les disgraciés

Alexis, fils aîné de Pierre naquit en 1690 et fut l’un des premiers à connaître les affres de la disgrâce. Fils de l’épouse détestée de Pierre, qu’il fît cloîtrer dans un monastère, Alexis vécut à Moscou, loin de son père, jusqu’à l’âge de 19 ans. Il était entouré d’aristocrates sceptiques des réformes de Pierre. L’empereur donnait régulièrement des ordres à son fils – par exemple, préparer la défense de Moscou contre une éventuelle invasion des Suédois – mais restait toujours insatisfait de son travail. Le tsar disait qu’il se fâchait souvent avec son fils et le « battait parfois avec un bâton ».

Le tsarévitch craignait énormément son père, au point que lorsqu’un jour, Pierre voulut tester les connaissances de son fils, Alexis préféra se mutiler en se tirant dans la main plutôt que de risquer l’échec. De son côté, Pierre méprisait son fils et ne supportait pas l’idée que celui-ci puisse hériter de l’empire.

La fuite plutôt que le monastère 

Pourtant, par sa naissance, Alexis était bien l’héritier officiel de l’empire russe. Une situation qui tourmentait le tsar, d’autant plus que sa nouvelle épouse, la future impératrice Catherine 1ère, lui donna un autre fils en 1715.

L’historien Mikhaïl Rijenkov écrit que cette même année, Pierre remit publiquement une lettre à Alexis dans laquelle il lui reprochait de « ne pas montrer de disposition pour les affaires de l’État », l’insultait et menaçait de le déshériter. Effrayé, Alexis écrit à son père qu’il était prêt à renoncer volontairement à la couronne et à partir dans un monastère, mais en fin de compte, il partit pour l’Europe et se réfugia en Autriche.

Aller-retour en Autriche 

Le vice-chancelier de l'Empire autrichien Schönborn se souvient qu’en novembre 1716, le tsarévitch russe en fuite fit irruption chez lui et l’implora de demander à l’empereur Charles VI la permission de rester en Autriche : « Il faut qu’il sauve ma vie, on veut me tuer ». Le monarque autrichien accorda l’asile à Alexis : il voulait l’utiliser comme pion dans le jeu politique, écrit Mikhaïl Rijenkov.

Avec sa maîtresse Euphrosine, ancienne serve, il vécut d’abord à Ehrenbourg, puis à Naples. C’est là que Pierre Tolstoï, diplomate expérimenté et messager de Pierre, le retrouva en mai 1717. Il convainquit le tsarévitch de rentrer en Russie et lui transmit un message du tsar.
Pierre promettait de pardonner à son fils : « Tu ne seras aucunement puni, je te montrerai mon plus grand amour si tu suis ma volonté et rentres ».

Alexis refusa, craignant son père. Pierre Tolstoï soudoya alors un fonctionnaire autrichien et celui-ci mentit à Alexis lui annonçant que Charles était prêt à le livrer à son père. Acculé, le tsarévitch accepta de retourner en Russie.

Pierre le Grand interrogeant le tsarévitch Alexis, Nikolaï Gay, 1871. Galerie d'État Tretiakov. Crédit : RIA NovostiPierre le Grand interrogeant le tsarévitch Alexis, Nikolaï Gay, 1871. Galerie d'État Tretiakov. Crédit : RIA Novosti

« J’espère vivre au village »

D’abord, Pierre annonça effectivement sa réconciliation avec le tsarévitch, même s’il ordonna que celui-ci renonce au trône tant pour lui que pour ses héritiers. Alexis se plia à la volonté de son père avec joie. « Dieu merci, j’ai été déshérité !, écrit-il à Euphrosine. J’espère pouvoir vivre en paix avec toi au village ».

Mais les rêves d’Alexis ne se réaliseront pas. Une enquête sur les circonstances de sa fuite fut ordonnée et il se vit accuser de complot contre Pierre. Lors de son interrogatoire, la maîtresse d’Alexis, Euphrosine, témoigna contre le tsarévitch. Après avoir été torturé, Alexis avoua et fut condamné à mort pour avoir cherché à renverser Pierre « avec l’aide de mutins et de pays étrangers ». En juin 1718, le tsarévitch mourut en prison avant son exécution.

Conspirateur ou victime ? 

Il est difficile de savoir si les aveux d’Euphrosine et d’Alexis étaient authentiques car ils furent obtenus sous la torture. Aucun autre élément ne prouve la culpabilité d’Alexis. Mikhaïl Rijenkov, pour sa part, doute que le tsarévitch soit coupable : « Le fait que Vienne ait perçu Alexis comme une figure importante dans le jeu politique ne prouve en rien que le tsarévitch ait demandé une assistance armée contre son père ».

L’historien estime que la fuite d’Alexis en Autriche donna sans doute à Pierre un prétexte pour se débarrasser définitivement de ce fils indésirable. Ironie du sort, cela n’apporta pas la paix à la dynastie royale : Pierre 1er mourut en 1725, avant d’avoir désigné son héritier et, jusqu’en 1801, la maison des Romanov sera plongée dans l’abîme des révolutions de palais.

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