Pourquoi l’URSS aimait-elle tant Bella Akhmadoulina?

Cette poétesse, adulée par sa génération, ne descend pas de son «Olympe» aujourd’hui également. L’un des personnages les plus extraordinaires et charismatiques de son époque aurait fêté ce 10 avril son 80ème anniversaire.
Bella Akhmadulina
Bella Akhmadoulina. Crédit : Iouri Pilipenko / Global Look Press

Le récent décès du poète Evgueni Ievtouchenko a non seulement relégué définitivement dans l’histoire la génération des poètes soviétiques des années soixante, mais a encore mis sous les feux des projecteurs des médias « le dernier représentant du Mouvement des tribunes » (quand les poèmes étaient prononcés devant des milliers de personnes dans des stades).

Toutefois, pleurer cette perte ne signifie pas oublier l’anniversaire de la naissance d’un autre grand poète dont la mort reste jusqu’à présent douloureuse : le 10 avril, le jour où un office des morts était dit pour Evgueni Ievtouchenko à la cité des écrivains de Peredelkino (région de Moscou), sa première femme, Bella Akhmadoulina, aurait fêté son 80ème anniversaire : on peut la qualifier de représentante la plus atypique et sans exagération la plus adulée de la Génération 60.

Le fait que son nom soit placé à côté de ceux d’Evgueni Ievtouchenko, Andreï Voznessenski et Robert Rojdestvenski est inévitable, mais n’en est pas moins injuste. Inévitable parce que Bella Akhmadoulina a pris part très jeune aux célèbres « soirées poétiques du Musée polytechnique » et aux légendaires concerts dans le stade de Loujniki.

Injuste parce qu’à la différence d’Evgueni Ievtouchenko, qui peut être qualifié de « poète citoyen » sans la moindre ironie, Bella Akhmadoulina est toujours restée un poète lyrique habitant le monde des passions élevées, de la passion amoureuse, digne de l’opéra, et non celui du pathos citoyen.

Ce n’est pas par hasard que par son apparence physique, sa grandeur scénique et sa grande vulnérabilité dans le quotidien, elle rappelait une diva d’opéra fin-de-siècle. Et les Soviétiques, individus lambda ou écrivains de renom, la considéraient avec perplexité et admiration : en témoignent les mémoires de ses contemporains et l’interview de sa fille, Elizaveta Koulieva, une femme qui a les pieds sur terre puisqu’elle travaille dans le monde de la publicité.

Il semble que cette « aristocrate soviétique », fille d’un vice-ministre et d’une traductrice de l’Onu (sans doute équivalent dans ce contexte à un poste au KGB), arrière-nièce d’un ami de Lénine qui fut enterré au pied du mur du Kremlin aux côtés des grands chefs soviétiques, ait ressuscité l’Âge d'argent, les princesses devenant sœurs de charité et les filles de généraux se lançant dans le mouvement de jeunes Marche vers le peuple.

Son œuvre est la manifestation naturelle de cet esprit, ses vers lyriques et pleins de tensions se gravent instantanément dans la mémoire en faisant défiler devant nous les personnages d’époques révolues et les échos de sentiments évanouis. Ce n’est pas une pose savamment montée de toutes pièces ni « un jeu de décadence ».

Incapable de paraître, elle se consacrait à être. Et c’est là « le secret de son succès ». Un secret très simple que pourtant très peu de personnalités, même créatrices, sont capables de découvrir !

Mikhail Vizel est rédacteur en chef du portail « God Literatury ».

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