Dmitri Likhatchov, historien et théoricien de la littérature russe

28 novembre 2016 Evgueni Vodolazkine
Le 28 novembre marque le 110e anniversaire de la naissance de l’un des meilleurs spécialistes de russe ancien et de littérature, Dmitri Likhatchov, académicien et docteur honoris causa d’une dizaine d’universités, notamment de celle d’Oxford. Avec l’autorisation de son élève et écrivain Evgueni Vodolazkine, nous publions un fragment de son essai, La Conception de la liberté, consacré au grand chercheur.

Dmitri Likhatchov chez-lui. URSS, 1987. Crédit : Iouri Belinsky; Oleg Porokhovnikov / TASSDmitri Likhatchov chez-lui. URSS, 1987. Crédit : Iouri Belinsky; Oleg Porokhovnikov / TASS

Pour obtenir la consécration en Russie, il faut vivre longtemps. La vie de Dmitri Likhatchov le confirme. En effet, il était qualifié de premier historien de la littérature dans le pays dès les années 1970, mais ce n’est que dans les années de la perestroïka que son œuvre a été reconnue. Il arrivait alors à son 80e anniversaire…

Dmitri Likhatchov est né en 1906 dans la famille d’un ingénieur de Saint-Pétersbourg […]. Ce sont peut-être ses souvenirs « d’avant le malheur » (c’est ainsi que l’académicien qualifiait la Révolution d’Octobre 1917) qui l’ont empêché par la suite de sombrer définitivement dans le désespoir. À la différence de ceux qui n’ont pas connu « l’époque précédente », Dmitri Likhatchov savait très bien, tout au long de sa vie en Union soviétique, qu’il était possible de vivre autrement. Cette mémoire a pu surmonter la réalité socialiste et ne lui a pas permis de s’y fondre. N’est-ce pas cette mémoire qui lui a donné la force de traverser la période du pouvoir soviétique ?

Après avoir achevé ses études à l’université, en 1928, il se retrouve au goulag des Solovki. C’est un fait, même s’il est impossible de comprendre aujourd’hui comment on pouvait se retrouver en prison par amour des lettres : Dmitri Likhatchov fut accusé pour son rapport Sur certains avantages de la vieille orthographe russe. Tout comme il est impossible de s’imaginer pleinement ce que pouvait ressentir un jeune homme de 22 ans dans cet enfer. Cet enfer communiste bâti sur les ruines d’un paradis monastique. Le paradis perdu des moines n’était pas une simple métaphore. Du temps de son existence, le camp gardait des traits de paradis avec ses fruits tropicaux poussant, même si c’était dans des serres, sur les îles Solovski, près du cercle polaire. Les serres étaient chauffées à l’eau chaude utilisée dans la fabrication de bougies pour blanchir la cire.

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C’est sur les îles Solovki qu’il côtoie la mort pour la première fois. Elle vient lui rendre visite presqu’en même temps que ses parents. Dmitri Likhatchov se retrouve sur la liste des détenus que les autorités du camp ont le droit d’exécuter pour se faire craindre. Averti, il ne rentre pas ce soir-là dans son baraquement. Caché dans un tas de bûches, il entend toute la nuit des coups de feu. Quand il apprend que les exécutions ont pris fin, au matin, il réalise enfin qu’il est resté en vie.

Un stand d’une exposition consacrée au camp de Solovki présente des pages de l'album photo de Dmitri Likhatchov. Crédit : Vladimir Fedorenko / RIA Novosti  Un stand d’une exposition consacrée au camp de Solovki présente des pages de l'album photo de Dmitri Likhatchov. Crédit : Vladimir Fedorenko / RIA Novosti

C’est alors qu’il est devenu autre, a-t-il dit. Il cesse d’avoir peur, il entre dans la zone de la liberté. Il remercie Dieu pour chaque nouveau jour, en comprenant que chaque jour est un cadeau. Dmitri Likhatchov n’a jamais fait le rapprochement avec Dostoïevski qui attendait son exécution, mais pour nous il est difficile de ne pas faire la comparaison. 

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Libéré en 1932, il travaille comme correcteur.  « Le temps a tout confondu », dira-t-il un demi-siècle plus tard, avant d’ajouter : « Quand j’étais plein de forces, j’étais correcteur. Maintenant que je me fatigue vite, je suis submergé de travail ». En 1938, il entre à l’Institut de littérature russe de l’Académie des sciences [à Leningrad, ndlr] et y restera pendant 60 ans.

C’est ici qu’il vit les années difficiles du siège de la ville par les troupes nazies. Comme dans les îles Solovki, la vie tourne à nouveau autour de deux pôles. « La famine a mis à nu les gens, en les débarrassant de tout clinquant : les uns se sont avérés grands et héroïques, tandis que d’autres ont révélé leur nature malhonnête, méchante, infâme et ignoble. Il n’y avait pas de juste milieu. Tout était vrai. Et le Ciel s’entrouvrit et permit d’apercevoir Dieu. Les bons le voyaient clairement. Et eurent droit à des miracles ». Ce sont des lignes tirées de son livre Mémoires, un grand livre sans exagération.

L’après-guerre vit paraître ses œuvres qui lui ont apporté la gloire internationale. Il se consacre à la poétique historique de la littérature russe et aux genres de cette dernière, il décrit en détail son développement. Il étudie l’œuvre de Nikolaï Leskov et de Fiodor Dostoïevski. La liste exhaustive risque de prendre du temps et de la place… Il est pourtant impossible de dire qu’il fut le meilleur dans l’un de ces domaines. Mais son implication dans la plupart des sujets rappelle celle de Mozart : fine et incontestable à la fois. Aucun hermétisme dans ses travaux, ils sont rédigés dans une lange claire et calme : une pensée profonde ne demande aucun ornement.

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Dmitri Likhatchov se promène près de sa maison de campagne à Komarovo. Crédit : Vsevolod Tarasevich / RIA NovostiDmitri Likhatchov se promène près de sa maison de campagne à Komarovo. Crédit : Vsevolod Tarasevich / RIA Novosti

L’ascension de « l’étoile de Likhatchov » est liée à son intervention à la télévision en 1986 [où il a été invité à prendre la parole devant les spectateurs dans le cadre de la série Grands écrivains de Russie, ndlr]. Ce jour-là, le pays n’a pas seulement entendu les propos d’un éminent chercheur, il s’est trouvé un leader spirituel, plus précisément un nouveau type de leader spirituel. Au Moyen Âge, ce rôle revenait aux saints, au XIXe siècle aux écrivains et à la fin du XXe à un chercheur, tel était sans doute l’impératif de l’heure.

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Je me souviens très bien de lui au matin du 19 août 1991 [date de la tentative de coup d’État à Moscou, ndlr]. Seul Dmitri Likhatchov était au bureau de si bonne heure. « Les salauds ! », s’est-il écrié. Cette brève définition, je ne sais pourquoi, m’a consolé. Plus tard, sous une forme académique, il l’a répété aux dizaines de milliers de personnes réunies sur la place du Palais à Saint-Pétersbourg. Il avait 84 ans.

Toutefois, plus que son courage, je rendrais hommage à une autre de ses qualités : l’indépendance. Cela peut paraître étonnant, mais tous les courageux ne sont pas toujours indépendants, ce qui, au final, montre qu’ils ne sont pas assez courageux. C’est ce qui arrive quand on se sent otage de sa réputation. De l’avis de la société. De l’opinion dans son ensemble. Dmitri Likhatchov n’a jamais été otage, il a toujours été libre.

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En bons termes avec Mikhaïl Gorbatchev, il n’a pourtant pas hésité un instant à envoyer au Kremlin un message de protestation contre la prise du centre de la télévision de Vilnius. Mais quand la nature « ethnocratique » des pays baltes a éclaté au grand jour, il a trouvé des mots durs qui ne faisaient pas partie du répertoire « démocratique » de l’époque. Alors que sa façon de penser était incontestablement démocratique, il n’était sûrement pas prêt à endosser le rôle d’opérette de « père de la démocratie russe » dont il se voyait parfois affubler. C’est vraisemblablement dans ce contexte qu’une chaîne de télévision américaine lui a demandé, au début de la guerre au Kosovo, de parler des crimes des Serbes. Il ne lui restait alors plus que quelques mois à vivre. L’académicien inébranlable a alors proposé de parler des crimes des Américains. Il ne craignait pas d’être exclu des rangs de « l’humanité progressiste », ayant suffisamment vécu pour interpréter le progrès à sa façon.

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