La difficile sortie de la taïga

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Criminel de Viktor Dement, qui n’avait tourné jusqu’à présent que des séries et des films pour le petit écran, reste un peu à l’écart du nouveau cinéma russe. Le critique de cinéma Andreï Plakhov ne pouvait pas passer à côté de cette excentricité.

Mis à part Andreï Zviaguintsev, pratiquement aucun de nos réalisateurs ne s’intéresse aux grandes formes épiques, aux gros plans sur la personnalité, à la perception du milieu naturel en tant qu’espace. Et ces qualités qui manquent tant au cinéma russe ont été retrouvées par Viktor Dement. C’est d’autant plus étonnant que le scénario de Criminel (La Trouvaille) se base sur une courte nouvelle de Vladimir Tendriakov écrite il y a un demi-siècle et vouée, semblait-il, à disparaître dans le tourbillon des bouleversements historiques et culturels. Mais il s’avère qu’elle reste d’actualité dans le contexte moderne : il suffit d’écarter les motifs « de classe » et « de morale » ainsi que « le slavophilisme » (obligatoires pour la période de parution de l’œuvre) et de faire ressortir les relations entre l’homme, la famille, la nature et l’univers.

Crédit : Kinopoisk.ru

Le héros – le garde-pêche Trofim Roussanov – mène la vie dure aux hommes de la région qui depuis toujours se livrent au braconnage, seul moyen d’arrondir leurs fins de mois. Cet agent de l’ordre incorruptible surgit comme un Dieu de son auto au moment le moins propice pour une bande d’hommes savourant une soupe de poisson qu’ils viennent de préparer au bord de la rivière. Trofim Roussanov se considère comme l’incarnation de la loi sans laquelle le pays ne peut pas vivre normalement (ce qui est difficilement contestable) et traite les habitants peu scrupuleux de cons et de salauds (une idée plus discutable mais pas entièrement dénuée de sens). Bien qu’il soit mû par de bonnes impulsions, Trofim, surnommé Vieux schnock, est un vrai misanthrope bourru qui ne connaît ni pitié ni indulgence, qui a émotionnellement écrasé sa femme – ces deux-là vivent depuis des décennies comme des sourds-muets – et sa fille qui a fui la maison.

Le personnage de Trofim est interprété par Alexeï Gouskov, meilleur acteur de cette tranche d’âge, capable de concurrencer les poids lourds du cinéma mondial : ce n’est pas un hasard s’il a été nominé à l’Asia Pacific Screen Award (APSA), l’équivalent asiatique des Oscars. Maniant à merveille son charme parfois négatif, il mobilise l’imaginaire des spectateurs, car dans une autre situation historique, ce héros aurait tout aussi bien pu être un geôlier du goulag, Savonarole ou un membre de l’Inquisition (il faut dire qu’Alexeï Gouskov a déjà eu l’occasion de jouer le pape comme personnage positif).

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L’apogée visuelle du film est l’épisode où Trofim, après un accrochage avec des braconniers, marche dans la taïga avec des gelures aux mains et au visage en serrant contre lui la « trouvaille », un bébé abandonné par sa mère. Les scènes de combat entre le cœur humain et la nature indifférente ont été tournées de manière intense et majestueuse par le directeur de la photographie, Andreï Naïdionov (qui a remporté un prix au festival du cinéma russe Kinotavr). C’est dans cette errance spatiale entre la vie et la mort que le héros du film découvre l’existence d’un organe qu’auparavant il ne croyait bon qu’à pomper le sang. Tout ce qui se passera avec Trofim après sera le résultat de cette découverte.

Criminel est un film inclassable qui se détache au sein de notre paysage cinématographique. Bien sûr, il ne peut pas faire à lui seul la pluie et le beau temps. Mais il indique peut-être aux cinéastes l’itinéraire à suivre pour trouver quelque chose de nouveau, quelque chose d’autre qu’une impasse lié à la censure ou à l’art. Pour réussir à élargir cet espace qui, sur les autres voies, semble condamné au rétrécissement ou à l’hermétisme.

Ce film a reçu le Prix du meilleur premier film, le Prix du meilleur acteur et le Prix du public au 23e Festival d’HonfleurCriminel sortira en France le 16 mars. 

Source : Kommersant 

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