Que recherche-t-on dans les monastères russes ?

31 octobre 2014 Daria Kezina, RBTH
RBTH s’est rendu dans la région de Verkhotourié, centre spirituel de l’Oural et de la Sibérie, afin de comprendre comment les monastères sont gérés, ce qui attire les jeunes Russes, et comment un habitant de l’État du Michigan a pu devenir prêtre dans un monastère de l’Oural.
Piotr, l’abbé du monastère masculin de Saint-Kosmin. Crédit : Daria Kezina
Piotr, l’abbé du monastère masculin de Saint-Kosmin. Crédit : Daria Kezina

« Je pense que si Dieu ne l’avait pas souhaité, il n’aurait pas permis que j’entre au monastère aussi jeune. Maintenant, il faut continuer et aller plus loin. Personne ne m’a obligé à prononcer mes vœux. Je l’ai fait de mon plein gré », déclare posément à RBTH l’hiérodiacre de 26 ans Eraste, plus jeune moine du monastère d’hommes de Saint-Nicolas. Le monastère se situe dans la région de Verkhotourié, contrée merveilleuse de Russie située à 300 km au nord d’Ekaterinbourg et à 1 400 km à l’est de Moscou.

Le jeune homme a prononcé trois vœux monastiques : le vœu de pauvreté (les moines doivent renoncer à la possession de biens matériels), le vœu de chasteté (les moines ne peuvent pas se marier ni avoir de relation intime avec une femme), et le vœu d’obéissance (les moines doivent obéir à l’autorité ecclésiastique et ne peuvent quitter volontairement le lieu de service).

Lorsqu’il est arrivé au monastère depuis son petit village perdu dans l’Oural, Ferchampenouaz, il n’avait que 15 ans. Il suit l’école du monastère, devient novice et suit le séminaire par correspondance. À seulement 23 ans, Eraste devient moine et entre au monastère.

« Il y a des moments difficiles, des tentations. Dans ces moments, je prie. Si je croise une belle jeune femme, je baisse les yeux et je passe mon chemin, je me recentre. Je me dis : en as-tu besoin ? Tu es moine. Laisse-la partir, qu’elle s’en aille », confie Eraste.

Il communique avec sa famille par téléphone et sur son compte Vkontakte (Facebook russe, ndlr), où il poste des photos de temps à autre.

De l’avenir, Eraste en parle avec philosophie : « Je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi dans 20 ans, je ne me vois pas devenir évêque. La vie monastique ne prédestine pas à une carrière. Je veux simplement vivre avec le Christ autant que cela me sera permis ».

Comment gagne-t-on sa vie au monastère ?

Le monastère masculin de Saint-Nicolas où vit Eraste est le plus ancien de l’Oural. Il a été érigé à Verkhotourié en 1604, à l’époque où l’Église russe n’était pas encore séparée de l’État. Après la révolution de 1917, le monastère a été fermé et un camp a été créé entre ses murs. Ce n’est qu’en 1990 que le monastère a été réhabilité.

Aujourd’hui, le monastère ouvert au public vit principalement de ses offices, des dons et des pèlerins. 30 moines, 25 élèves de l’école et une trentaine de pèlerins qui effectuent des tâches diverses y résident.

Situé à 30 km de la ville de Verkhotourié, dans le magnifique village de Kostylev, le monastère masculin de Saint-Kosmin n'a pas du tout la même organisation. Les moines qui y vivent se rendent quotidiennement au bois et dans les champs alentours pour y ramasser des herbes qu’ils fermentent et fabriquer ainsi une boisson russe ancestrale aux vertus curatives, connue sous le nom d’Ivan Chaï. Ils font également des confitures de pommes de pin et de fruits des bois.

Un moine du monastère masculin de Saint-Nicolas. Crédit : Daria Kezina

Les produits du monastère se vendent dans de nombreuses villes de Russie. Comme l’a confirmé à RBTH l’hiérodiacre Jonas Lila, durant la saison de la cueillette, tous les moines se relaient à la production 24 heures sur 24 et traitent une tonne de feuilles fraîches par jour.

« Nous essayons d’allier autant que faire ce peut le travail physique à la prière. Il ne faut pas perdre de vue l’idéal du moine qui se consacre au dur travail de la prière et auquel nous devons tous aspirer », a expliqué à RBTH l’abbé Piotr.

Contexte

Dans la Russie médiévale, les monastères n’étaient pas seulement des lieux de culte. Ils étaient aussi des instituts de recherche, des centres de technologies de pointe et d’agriculture. Dans l’Oural, les monastères jouaient un rôle primordial et ont notamment contribué au peuplement des régions reculées par l’Empire russe.

Difficile de douter de la foi de ces moines locaux. Ils vivent ici selon la stricte loi d’Athos, qui implique qu’aucune femme n’est autorisée à fouler le territoire. Perdu au milieu de nulle part, le monastère de pierre blanche entouré de forêt et de champs donne l’impression d’une forteresse médiévale imprenable. Uniques rappels du 21ème siècle, l’antenne-relais de téléphonie mobile qui s’élève derrière les murs et l’interphone hissé à la porte du monastère.

La Fraternité de Saint-Kosmin a commencé sa formation en 1994. Anciens militaires, policiers, musiciens… Aujourd’hui, 25 moines vivent ici. On y vient d’Ukraine, du Kazakhstan et même de l’État américain du Michigan.

Le moine d’Amérique n’a que 28 ans et vit au monastère de Saint-Kosmin depuis cinq ans. À la direction du monastère, on ne souhaite pas le présenter aux journalistes, mais on raconte bien volontiers l’histoire atypique de ce moine pas comme les autres. Né à Saint-Pétersbourg, il est emmené petit par sa mère aux États-Unis. Là-bas, il décide d’entrer au séminaire, mais rencontre sur Internet un moine de l’Oural et décide, après un temps de correspondance, de devenir l’un d’entre eux. « C’est étrange : il lui a fallu partir loin, traverser l’océan, pour trouver sa place ici », s’étonnent les moines.

Qui quitte le monastère ?

La cour du monastère de Saint-Nicolas et le Kremlin de Verkhotourié. Crédit : Daria Kezina

Bien que Saint-Kosmin s’avère être un monastère plutôt aisé, avec une nourriture de qualité et abondante, et des soins de santé, ils sont peu à y rester. Durant les cinq années qui précèdent l’engagement dans la vie monastique, quiconque vit au monastère a la liberté de quitter les lieux à n’importe quel moment, sans que cela soit considéré comme une trahison ou un acte de faiblesse. « Si quelqu’un pouvait dire ce qui mène réellement une personne au monastère, celui-ci se nommerait Dieu », disent les moines de Verkhotourié. Et d’avertir : « le désespoir et les échecs ne conduisent pas au monastère, et s’ils y conduisent, ces personnes ne restent pas longtemps ».

Les anciens repris de justices ont également du mal à vivre ici, selon l’expérience du monastère. On ne s’empresse pas non plus d’accepter les hommes mariés. Comme l’a dit un jour un archiprêtre et professeur de théologie moscovite, père de 12 enfants, dont deux filles religieuses et trois fils prêtres : « Si le monachisme n’existait pas, la vie familiale serait vide de sens ». Au fond, entre la vie de famille et la vie monastique, il n’y a pas de grande différence, et la vie de famille est une sorte de monastère à sa façon. Dans l’un, comme dans l’autre, il y a des règles, des choses et des moments sacrés.

« C’est pourquoi à celui qui a une famille et qui vient nous voir pour devenir prêtre, je lui dis :  désolé mon cher, vous avez déjà votre ‘monastère’ », affirme l’abbé.

 

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