L'épopée soviétique du jean

18 septembre 2014 RBTH, Alexeï Rudievitch, RBTH
Pour le citoyen soviétique, le jean a toujours été beaucoup plus qu’un simple vêtement. Symbole de liberté et de réussite, le jean était une pièce de collection et un objet de spéculation en tout genre. Pour lui, certains étaient prêts à faire de la prison.
Crédit photo : RIA Novosti
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D’abord les marins, puis les festivals

Les premiers jeans sont apparus en URSS en 1950, même si ce n’est qu’en 1957, au cours du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants à Moscou, que la Russie connaît un véritable engouement pour le jean.

C’est à ce moment que les citoyens soviétiques se passionnent pour le denim. À l’époque, le jean est plus qu’un simple vêtement : il devient le symbole de tout ce qui est interdit en URSS en général, et de la liberté en particulier.

Vous pouviez porter tout et n’importe quoi, mais si votre garde-robe comportait un jean de marque, alors votre vie était un succès. Pour des jeans, on se battait corps et âme. Strictement interdits, on s’exposait en les portant à un renvoi de l’université ou de son travail. Mais l’interdiction n’a fait que renforcer l’intérêt des Soviétiques pour le jean.

Les marins sont les premiers à oser porter le jean, aux côtés des fils de diplomates et des pilotes. Ils les ramènent de l’étranger, la plupart du temps en les dissimulant sous un pantalon large et bouffant. Ils en rapportent ainsi parfois plusieurs paires, revêtues les unes sur les autres.

Plus tard, les jeans viennent s’associer à la culture hippie. On y coud alors des écussons et des patchs en tout genre, et on transforme le basique en pattes d’eph, alors à la mode. 

À l’usure

Signe important qui détermine le «vrai» jean de la contrefaçon : après avoir été porté, il doit conserver un aspect usé pour un «effet» vieilli authentique. A l’époque, au moment de choisir son jean, on vérifiait aussi la qualité du produit en y frottant une allumette humide. Si l’allumette devenait bleue, le jean était authentique. Sinon, il s’agissait d’une contrefaçon.

En réalité, la qualité du tissu n’était pas déterminée par une mauvaise coloration, mais par le fait que le denim (du français « de Nîmes ») est teint à l’extérieur, mais pas à l’intérieur. C’est justement pour cela qu’il porte par la suite les « stigmates » d’usure. Et plus ils sont portés, plus ils acquièrent de la valeur. Les jeans soviétiques, bien sûr, n’ont jamais coloré nos allumettes.

Crédit photo : RIA Novosti

Les jeans de marque n’utilisaient que des colorants de haute qualité, mais les fabricants de contrefaçon ont néanmoins réussi à s’adapter en usant de colorants «directs», moins résistants au lavage, qui leur permettait d’apporter un côté «délavé». Ils utilisaient également une pierre ponce pour un look « vieilli ».  

Stars de la contrefaçon

Les fabricants de contrefaçon étaient les premiers « requins du marché noir » en URSS. La propagande soviétique en avait quasiment fait ses ennemis publics numéro un. Pour leur activité, ils risquaient non seulement l’ostracisme, mais encouraient même de la prison.

Pour ne pas avoir de problème avec la loi, la précieuse marchandise était le plus souvent échangée sous forme de troc, plutôt que revendue. L’échange en nature n’étant pas interdit sous l’Union soviétique, contrairement à l’échange monétaire. Les acheteurs réguliers étaient connus.

Les revendeurs repéraient aussi les acquéreurs potentiels dans les marchés, près des hôtels et des gares. De nombreux businessman aujourd’hui très connus en Russie ont ainsi commencé leur carrière en vendant des jeans de contrefaçon (de Tinkov à Aïzenshpis).

En 1961, Rokotov et Faïbishenko sont condamnés à mort. Parmi les accusations, figure la « spéculation sur les jeans ». Une histoire restée dans les mémoires puisqu’aux États-Unis, il existe aujourd’hui une marque de jeans Rokotov & Fainberg.

Faire bouillir ses jeans

La principale raison poussant à faire bouillir son jean était le déficit. Les jeans de marque étant rares et chers, porter des jeans soviétiques fraîchement sortis de l’usine était une honte assurée.

La technique consistait donc à «bleacher» son jean à la javel en 4 étapes :

1) Torsader le jean et faire des nœuds avec des élastiques en plusieurs endroits (il n’est pas nécessaire de nouer trop serré ni trop fréquemment pour un résultat plus homogène).

2) Verser la javel dans de l’eau chaude, mais pas bouillante (environ 1 verre pour 5 litres d’eau).

3) Plonger le jean pendant 15-20 minutes.

4) Rincer plusieurs fois et le résultat est là !

P.S: Respectez les mesures de précautions: utilisez des gants et ouvrez les fenêtres.

Le jean, produit culte

Vers la fin de l’URSS, la marque de jeans la plus populaire était le Montana. Cette marque existe vraiment en Allemagne (enregistrée en 1976), mais l’origine du Montana vendu en Union soviétique est plus que douteuse, d’après les historiens de la mode.

Crédit photo : ITAR-TASS

Les jeans étaient, selon toute vraisemblance, fabriqués par des sous-traitants quelque part dans le sud de l’URSS et se retrouvaient ensuite sur le marché. La marque était appréciée pour sa rigidité et sa fermeté, et était particulièrement populaire, tout comme les Levis, Wrangler et Lee.

Avec un prix plutôt élevé, ils se vendaient à partir de 100 roubles (ce qui correspondait au salaire moyen d’un ingénieur soviétique). Ceux qui n’avaient pas assez d’argent pour se procurer des marques se reportaient sur des jeans de fabrication indienne ou polonaise. Leur qualité différait de celle des grandes marques, mais en retirant l’étiquette au dos du jean, ils pouvaient espérer passer inaperçus.

À la fin des années 80 apparaissent sur le marché les jeans de marque soviétique Tve» et Vereïa, mais leur qualité laisse à désirer. D’autant qu’ils ne sont pas fabriqués en denim. Par contre, c’est l’époque du Samostrok : des tisseuses russes particulièrement habiles se mettent à fabriquer maison des jeans d’une qualité quasi-identique à celle des marques.

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